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HISTOIRE

Genèse de l'Art Déco

Si l’Art Déco est le grand style international du XX° siècle, il fut aussi un art de vivre. Né en France, peu avant la Première Guerre mondiale, son ambition était d’être moderne et de réunir urbanistes, architectes, décorateurs, sculpteurs, peintres, ébénistes, céramistes, ferronniers, joaillers et couturiers dans la recherche d’une esthétique partagée.

Il va prendre son essor en 1925. 1925 est une date historique qui, pour les français, s'identifie avec l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes, illustration d'une gloire et d'une puissance retrouvée, illusion d'une paix universelle. Pour n'être point la plus considérable des expositions françaises, elle sera, malgré les critiques, celle qui aura sinon le plus de retentissement, en tout cas la plus grande influence en Europe, en Afrique, au Japon, en Chine, en Australie, au Brésil, au Canada ou aux Etats-Unis. Le New-York Art Déco, du Chrysler à l'Empire State Building en passant par le Rockefeller Center, lui doit beaucoup. De très nombreux architectes, décorateurs, peintres et sculpteurs français, sont appelés sur les grands chantiers internationaux de la décennie qui suit.

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Une époque inventive et trépidante

La période trépidante qui a suivi la victoire de 1918 est caractérisée par un furieux appétit de vivre facilité en Europe occidentale par la prospérité économique, le développement  des échanges, le rayonnement de Paris, une frénétique envie de changement qui touche non seulement les créateurs, mais les classes aisées et que certains penseront également étendre aux moins favorisés. C’est une véritable rupture de société, la « femme moderne » investit, après la guerre, des domaines qui étaient habituellement réservés aux hommes. Les étrangers déferlent à Paris vivifiant la création hexagonale. C’est en ce sens que l’on peut dire qu’il y aura un état d’esprit Art Déco, que certains sociologues aujourd’hui qualifient même d’émancipateur.

L’effort de guerre a amené des avancées technologiques dans l’aviation et l’automobile. Henri Farman transforme son bombardier - Le Goliath de 1917- en premier avion de ligne. Il permet ainsi à Mistinguett d’aller très vite d’une capitale à l’autre, de Paris à Londres et  de Londres à Berlin. Les architectes Art Déco proposent leurs premières aérogares et tours de contrôle. Ils rivalisent d’imagination pour ranger et « empiler » les automobiles dans de splendides garages. Louis Renault comme André Citroën fusèlent leurs voitures. Electrifiée, c’est la Torpédo Renault qui promène le visiteur à l’Exposition de 1925. Les sculpteurs créent leurs bouchons de radiateur qui célèbrent les gloires de l’époque : Maurice Chevalier, Bécassine ou le Kid de Charlie Chaplin.

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La garçonne de Victor Marguerite fait scandale en 1922 et devient le prototype de la nouvelle femme ; émancipée, elle fume, boit, conduit et choisit ses partenaires comme bon lui semble. Elle est sur tous les fronts : Science, Sport, Art, Mode, Design. Représentative des nouvelles amazones, Tamara de Lempicka, grâce à son talent de peintre, s’offre un atelier construit par Mallet-Stevens et décorée d’aluminium par sa soeur Adrienne Gorska. Dans le domaine de la conquête de l’air, Hélène Boucher tient la vedette. Elle est la coqueluche des médias et Robert Doisneau l’immortalise dans le cockpit de son Caudron ou au volant de sa Renault Vivasport dont elle assure la publicité. Elle milite avec Maryse Bastié dans le combat féministe en devenant militante du droit de vote pour les françaises.

A Montparnasse, Russes, Lituaniens, Tchèques, Japonais, Espagnols et Italiens envahissent cafés et brasseries. Dans leurs ateliers, c’est le réveil des imaginations et un levain neuf dans la vieille pâte de nos couleurs. Les autres cultures ne sont pas en reste. Joséphine Baker et Al Brown, personnalités éminentes d’une première « diversité », emploient leurs talents à faire découvrir la culture africaine.

 

 Art Nouveau - Art Déco : faites la différence !

 

Le public confond souvent ces deux grands styles qui, bien que si proches dans le temps, diffèrent considérablement.

Le style Art Nouveau (1890-1914), « design » avant la lettre selon les Modernes, s'est affirmé comme une authentique rupture, une réaction à l’éclectisme décadent du Second Empire. Si la nouveauté, la virtuosité et la technique de ce style charmèrent nombre de contemporains, son exubérance et l'égocentrisme de ses chefs de file, Hector Guimard (1867-1942) ou Victor Horta (1861-1947), eurent cependant raison de sa diffusion et de sa prospérité.

L’Art Déco qui lui succède (1919-1940), né avant la Première Guerre mondiale, avec ses formes géométriques simples et épurées, plus adaptées aux nouvelles machines et à la vie moderne, devient le premier style véritablement industrialisé. Conçu à la source dans un raffinement exceptionnel des formes et des matières, par des créateurs œuvrant souvent à plusieurs mains pour des clients de prestige, il sera plus aisément déclinable pour le plus grand nombre et commercialisable afin de séduire le monde.

 

La Femme Moderne

 

C’est une véritable rupture de société. Si les femmes ont toujours travaillé, elles vont massivement occuper, pendant la Première Guerre mondiale et à sa suite, des métiers qui ne leur étaient pas habituellement destinés. La Garçonne de Victor Marguerite qui fera scandale en 1922 devient le prototype de cette nouvelle femme émancipée qui fume, boit, conduit et choisit ses partenaires comme bon lui semble. La femme est désormais sur tous les fronts : Science, Sport, Art, Architecture, Mode, Design.

 

L’Automobile et l’Aviation

 

Un monde qui change, qui communique et qui se transporte vite, de plus en plus vite : l’effort déployé lors de la Première Guerre mondiale amène des nouvelles avancées technologiques dans l’aviation et l’automobile. Mis en scène par un cinéma naissant, le mouvement et la vitesse vont inspirer les artistes et les architectes. Ces derniers sont confrontés à des problématiques et des besoins jamais rencontrés auparavant.

 

Les paquebots

 

Pour séduire leur clientèle, les paquebots vont se mettre au goût Art Déco. Deux d'entre eux forcent l'admiration pour l’envergure et la somptuosité de leur décor : L'Île de France et le Normandie de la Compagnie Générale Transatlantique.

L'Île de France navigue plus de trente ans, après son voyage inaugural Le Havre – New York du 22 juin 1927.

Le Normandie voit le jour en 1935. Élégant, très rapide, il devra sa renommée à la richesse et à l’ampleur de ses aménagements, 86 mètres de long, soit 13 mètres de plus que la Galerie des Glaces à Versailles.

 

Influente Afrique

 

Dans l’une de ses célèbres conférences à la Fondation Barnes, le marchand Paul Guillaume, qui avait fait commerce des masques africains dès 1909, put remarquer en 1926 : « À la Grande Exposition des Arts Décoratifs à Paris, en 1925, la prédominance du motif nègre était évidente parmi les notes réellement nouvelles et distinctives en matière de décoration. Les tendances dans le dessin de l’ameublement moderne, des affiches et de la publicité journalistique montrent que ce motif s’est introduit dans chaque domaine de l’art délicat et appliqué […]. Les lignes d’influence les plus significatives ont été une compréhension plus claire de la nature du dessin dans tout moyen, et en particulier la possibilité d’appliquer les principes de la sculpture nègre à une résurrection des traditions artistiques que l’on avait pensées mortes. On peut presque dire qu’il y a une forme du sentiment, une architecture de la pensée, une expression subtile des forces les plus profondes de la vie qui ont été extraites de la civilisation nègre et introduites dans le monde artistique moderne ».

 

Cinéma et cinémas

 

Déjà colorisé, bientôt parlant, plus tard en technicolor, le cinéma devient pendant l’entre-deux-guerres le spectacle populaire par excellence. Mais quel cadre donner à ces salles obscures ? Au départ, au mieux, elles prennent place dans des théâtres, ou dans des salles des fêtes aménagées pour les séances. Bientôt chaque commune ou presque dispose d’une salle, signalée par une façade Art Déco, le langage de l’époque.

Puis la salle participe au spectacle, les Américains – l’industrie du film s’est installée à Los-Angeles, au climat exceptionnel et aux faibles intempéries qui permettent de tourner sans relâche en plein air – inventent les salles dites atmosphériques, où les décors, issus de leur imaginaire à l’historicisme fantaisiste, accompagnent le spectateur pendant les entractes. Le Rex parisien témoigne de cette approche où la spectatrice dépose d’abord son pékinois au chenil, rafraîchit son carré au salon de coiffure de l'établissement avant d’attendre son quidam devant un Dubonnet au bar musical et d’entrer en salle.

 

L’exposition de 1925

 

On l’a attendue longtemps ! C’est le grand moment français qui était en gestation depuis 1913. Il faut être moderne et le faire savoir. L’exposition est internationale et le Ministère du Commerce ne ménage pas ses efforts pour la faire visiter. Dans son intitulé, les organisateurs de l’Exposition de 1925 ont imposé le qualificatif « industriel » après « Arts décoratifs ». Il existe bien une volonté de production, de diffusion et de conquête des marchés.

C’est ainsi que les Grands Magasins du Louvre, des Galeries Lafayette, du Printemps et du Bon Marché confient leurs pavillons à des architectes de renom. Une Rue et une Galerie des boutiques ouvriront aussi respectivement sur le Pont Alexandre III et sur l’Esplanade des Invalides.

Le Pavillon de l’Ambassade Française porte bien son nom et son ambition, celle de montrer l’excellence hexagonale dans toutes ses composantes : mobilier, ferronnerie, éclairage. Tous les grands noms de la décoration y sont réunis, y compris Jacques-Émile Ruhlmann qui présente également, à part et à ses frais, son remarquable Hôtel du Collectionneur.

 

Les grands magasins 

 

Les boutiques et grands magasins sont sans doute les premiers vecteurs de la découverte et de la diffusion de l'Art Déco dans les villes. À cela deux raisons principales : les nouveaux matériaux et l'éclairage artificiel. Les menuiseries métalliques permettent de larges surfaces de vitrine mais aussi le complet renouveau des décors et des présentations, dans lesquels les typographies jouent un rôle important. Les bandeaux lumineux, caractéristiques de nombre de ces boutiques, donnent une dimension nocturne inconnue jusqu'alors à ces nouveaux temples : les grands magasins n'ont plus besoin de rechercher un éclairement en façade, et peuvent enfin focaliser leurs étals sous les seules verrières héritées de la Belle Époque.

Ce sont les boutiques et leurs devantures qui ont connu le plus grand nombre de publications sous forme de portfolios, témoignages du rôle joué et par ces derniers et par leurs objets dans l'expansion de l'Art Déco.

 

L’Hôtel du Collectionneur

 

Dans l’Hôtel du Collectionneur, Jacques-Émile Ruhlmann, surnommé « le pape de l’Art Déco », développe toute l’étendue de son savoir-faire d’architecte-ensemblier. Dans son grand salon évoqué ici, on retrouve cette élégance qui saura séduire ses nombreux clients fortunés comme le soyeux lyonnais François Ducharne, auquel était destiné l’ensemble. À la suite de l’Exposition de Paris, Jacques-Émile Ruhlmann est appelé à New York en 1926, Tokyo en 1928, Barcelone et Porto en 1929.

 

 Équipements publics

 

Les progrès techniques au début des années 20 concernent la distribution du courrier, l’automatisation des standards téléphoniques, la circulation de l’information. La France connaît alors la création de très nombreux bureaux de Postes Télégraphes Téléphones, souvent couplés avec des centres de tri et de communication siglés PTT.

Le goût du sport, porté par le renouveau des Jeux Olympiques, donne naissance à ces grands stades encore célèbres de nos jours comme celui de la ville de Bordeaux de Raoul Jourde et Jacques D’Welles, de la ville de Lyon de Tony Garnier, ou Roland-Garros à Paris de Louis Faure-Dujarric.

 

L’Art Déco dans le monde

 

L'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, qui se tient à Paris, agit comme un catalyseur pour la diffusion de ce style « protéiforme » dans le monde, pour plusieurs raisons.

La première est sans doute la place de Paris et de l'École des Beaux-arts dans la formation des artistes et des architectes : une éducation parisienne est un complément indispensable. Ainsi Wallace K. Harrisson, l'un des architectes du futur Rockfeller Center, considère comme un parcours obligé un passage à l'École des Beaux-arts.

La deuxième est plus conjoncturelle. En 1925, la France, auréolée de sa victoire, apparaît sans rivale sur la scène de l'art décoratif : les dernières étoiles de l'Art Nouveau se sont éteintes – le Bauhaus de Walter Gropius n'est pas en mesure d'offrir une nouvelle représentation d'un art de vivre contemporain

Rio, São Paulo

Au Brésil, les liens sont solides depuis le début du siècle et les créateurs de l’Art Déco sont nombreux à s’y illustrer. Le Normandie y fait escale à plusieurs reprises et son décor influencera fortement celui du Jockey Club de São Paulo.

le Christ dû aux ciseaux de Paul Landowski qui domine la baie de Rio. Comme dans tous les pays du monde, l’Art Déco sera adopté par les brésiliens qui développeront à leur tour un style « Carioca » pour Rio ou « Nativista » pour le reste du Brésil.

New York, Chicago et Montréal

À Chicago, l’architecte Edward H. Bennett demande à Marcel Loyau, lauréat en 1925, de venir réaliser la stupéfiante Fontaine Buckingham, de 85 mètres de diamètre, qui fait face au Grand Lac. À San Francisco, en 1927, Templeton Crocker, banquier Californien, charge Jean-Michel Frank de la décoration de son appartement. À New York, Nelson Rockefeller s’adresse au même tandis que George Blumenthal choisit Armand-Albert Rateau pour sa maison de Park Avenue.

À Montréal et à Toronto, Jacques Carlu aménage les grands magasins Eaton et, à Ottawa, Eugène Beaudoin construit, avec le canadien Marcel Parizeau, la première ambassade française dans ce pays désormais souverain. A Montréal, l’Université en 1928 et sa maison personnelle d’inspiration toute ruhlmanienne. Elle sera habitée plus tard par le Premier Ministre Pierre Elliot-Trudeau.

Tokyo

Le Prince Asaka et son épouse la Princesse Nobuko visitent l’Exposition des Arts décoratifs de 1925 guidés par Paul Léon, directeur général des Beaux-arts. Leur enthousiasme est tel qu’ils décident à leur retour de faire construire une villa dans le style moderniste. La construction commence en 1929.

Shanghai 

Avec 165 immeubles Art Déco classés, Shanghai mériterait une exposition à elle seule ! Paul Veysseyre, arrivé en 1920 en Chine, s’associe à Alexandre Léonard pour ouvrir une agence à Shanghai. Le Club Sportif Français leur apporte une rapide reconnaissance. Il est l’endroit chic de la ville qui, à l’inverse de ses homologues anglo-saxons, s’ouvre aux Chinois et aux femmes. Il est réputé pour sa piscine, sa salle de bal, ses terrasses avec kiosques à musique et son décor de fresques et vitraux Art Déco.

Saïgon, Hanoï, Dalat et Phnom Penh

L’ancienne Indochine française, après une période faste de construction dans les années 1900, voit se développer tout naturellement une mode Art Déco : Ernest Hébrard construit à Hanoï l’Université indochinoise (1927) et le Musée de l’École Française d’Extrême-Orient (1931), en multipliant les citations locales ; Paul Veysseyre construit à Dalat la Résidence du gouverneur (1937) ainsi que le Palais de l’empereur Bao Daï .

Au Cambodge voisin, à Phnom Penh, Louis Chauchon réalise le Marché central (1935), véritable prouesse architecturale avec son dôme de béton culminant à 26 mètres de hauteur. Il a récemment été réhabilité.

Belgrade 

Après la Première Guerre mondiale, la culture serbe crée dans le nouveau Royaume des Serbes, Croates et Slovènes un terrain propice au développement de toutes les disciplines artistiques, au sein duquel l’Art Déco joue un rôle décisif. Embrassant « l’esprit des temps modernes », la Serbie change très rapidement et la ville de Belgrade se transforme en un rien de temps en véritable « petit Paris ».

 Tunis, Alger, Casablanca 

Parmi les plus remarquables édifices réalisés à Tunis figurent la synagogue de Victor Valensi et l’immeuble appelé Le Colisée, construit entre 1931 et 1933 par Marcel Royer et George Piollenc, l’architecte du réaménagement du théâtre des Folies Bergère à Paris. Emblématique du Tunis Art Deco, la place dite du Passage est occupée par deux bâtiments de l’architecte René Audineau (1904-1990) : Le Publicia et l’immeuble Enicar, dit aussi l’immeuble à l’horloge. Les deux édifices datent de 1932.